Rae-rae

Une Rae-rae est une personne transféminine dans la culture tahitienne, liée aux Māhū (qui signifie « au milieu »), une catégorie de genre en Polynésie.

Histoire

En Polynésie française, l'identité Rae-Rae semble intimement liée à l'identité Māhū. L'existence d'une identité ou d'une culture Māhū remonte à la période précoloniale, puisque des personnages sont décrits comme « mi-hommes, mi-femmes », exerçant des métiers traditionnellement féminins et perçus positivement comme de bons conseillers et protecteurs[1]. Ils ont notamment eu des rôles auprès des nobles ou des rois, ou encore dans l'organisation de cérémonies ou de festivités[2]. Les Māhū sont une sorte de « troisième sexe » qui entre dans une identité qualifiée de « traditionnelle » et de « culturellement authentique »[3]. S'ils prennent des rôles traditionnellement féminins, les Māhū gardent une expression de genre masculine avec des comportements efféminés.

L'identité Rae-Rae est construite dans un continuum avec l'identité Māhū, sans pour autant y correspondre complètement.

Lien avec la présence militaire française et le travail du sexe

Le développement de l'identité Rae-Rae aurait coïncidé avec l'ouverture de l'aéroport international de Fa'a'a et la création du Centre d'Expérimentation du Pacifique (CEP) pour les essais nucléaires, qui a entraîné un afflux de militaires et de touristes en Polynésie française[1]. Cet afflux a conduit à un essor du commerce du sexe, qui aurait vu l'apparition des personnes Rae-Rae, s'emparant de la forte demande en rapports sexuels des soldats français pour satisfaire leur désir en rapports homosexuels. Une des hypothèses sur leur apparition serait que leur transgression de genre aurait découlé de leur homosexualité refoulée[4].

La question de l'accès aux traitements hormonaux est aussi un facteur qui a probablement pu contribuer à séparer les Rae-Rae des Māhū, ces derniers percevant l'utilisation de ces traitements « européens » comme un non-respect de la tradition[2].

Selon Robert Lévy, le terme « Rae-Rae » serait apparu à Tahiti dans les années 1960 pour décrire des individus qui s’habillent et agissent comme des femmes, n’ont pas forcément d’activités typiquement féminines, s’engagent dans les relations homosexuelles sans être nécessairement des Māhū[5].

Dans la société polynésienne

Comparaison avec l'identité Māhū

Les Rae-Rae sont souvent comparées aux Māhū, qui se présentent comme une autre appartenance au « troisième sexe ». Ces derniers prennent des rôles féminins sans nécessairement chercher à changer leur expression de genre via leurs vêtements ou l'usage de maquillage[2]. Au contraire, les Rae-Rae ont tendance à être considérées comme appartenant à une catégorie plus moderne, dont l'identité de genre est plus explicitement féminine. Elles s'habillent comme des femmes, utilisent des pronoms et des prénoms féminins, se maquillent et peuvent avoir recours à des traitements hormonaux et à des chirurgies d'affirmation de genre[6].

Les Rae-Rae seraient également plus présentes dans un contexte urbain, le terme serait d'ailleurs apparu à Papeete[4], en opposition aux Māhū qui vivraient plutôt dans des zones moins urbanisées[5].

Place au sein de la société polynésienne française

Les personnes Rae-Rae sont confrontées à des niveaux d'acceptation variables selon les communautés. Elles subissent régulièrement des discriminations, des moqueries et du harcèlement, en particulier à cause de leur association avec le travail du sexe[4]. À Tahiti, elles sont fréquemment marginalisées et perçues négativement en raison de leur association avec les identités transgenres « occidentales  » et une construction « blanche » de la féminité, ce qui a un impact considérable sur leur acceptation sociale[7]. Si elles sont mieux acceptées dans les grandes métropoles, elles sont davantage marginalisées sur les petites îles conservatrices comme Rurutu[3].

À Bora Bora, les personnes Māhū et Rae-Rae sont intégrées et valorisées au sein de leurs familles et de l'industrie touristique, et les personnes Rae-Rae ne sont pas stigmatisées comme des travailleuses du sexe malgré le fait qu'elles puissent avoir des activités similaires[1]. Malgré cette intégration, le fait que les personnes Rae-Rae repoussent les limites des rôles traditionnels de genre rend parfois leur identité incompatible avec la vision traditionnelle du monde en Polynésie[6]. Leur existence est ainsi perçue comme culturellement inauthentique, puisqu'elle serait intimement associée avec les modes de vie occidentaux[8].

Relations avec les familles

Le soutien familial est crucial pour les Māhū et les Rae-Rae dans la société polynésienne. Les Māhū bénéficient généralement de tolérance[4], tandis que les Rae-Rae sont souvent confrontés au rejet et à l'expulsion de leur foyer[3]. Les Rae-Rae rencontrent d'importantes difficultés au sein de familles conservatrices ou religieuses, difficultés exacerbées par la croyance répandue que la prostitution est leur seul avenir possible[3]. La question du travail du sexe fait souvent partie d'un cercle vicieux : puisque des emplois « classiques » peuvent être inatteignables pour les personnes Rae-Rae en raison des discriminations, elles se retrouvent réduites au travail du sexe comme moyen de survie, ce qui intensifie ces mêmes discriminations[2]. Comme le souligne Philippe Lacombe, « l’un est défini par l’ensemble de ses activités, l’autre est exclusivement défini par sa sexualité[4] ».

Droit et reconnaissance de l'identité de genre

Malgré la législation française progressiste en Polynésie française, qui garantit, dans la loi, les droits des personnes LGBTQ+ et autorise les changements de genre légaux sans chirurgie, la reconnaissance culturelle des personnes Rae-Rae reste limitée, notamment sur les petites îles[3].

Les personnes Rae-Rae recherchent souvent à être reconnues en tant que femmes, plutôt qu'appartenant à un troisième genre distinct, mais se heurtent à des perceptions négatives au sein de la société tahitienne en raison de leur focalisation supposée sur la sexualité et les influences occidentales[4]. Ce manque d'acceptation et les perspectives limitées dans les communautés conservatrices poussent de nombreuses personnes Rae-Rae à migrer vers les grandes villes ou en France métropolitaine[3].

De plus, celles qui souhaitent bénéficier d'une chirurgie d'affirmation de genre se rendent souvent à l'étranger, dans des pays comme la France, la Thaïlande ou la Turquie[3], pour bénéficier de meilleurs soins et à coûts moindres, bien que ces interventions restent onéreuses[7].

Caractéristiques

Expression de genre et apparence

Les personnes Rae-Rae expriment leur féminité de diverses manières[1], mais sont surtout caractérisées par un style vestimentaire cosmopolite et un maquillage élaboré, qui s'inspire souvent des canons de beauté euro-américains[4].

Les personnes Rae-Rae ont fréquemment recours à des modifications corporelles, qui vont de la pratique du kokoro (pratique de tucking du pénis pour le dissimuler[4]) aux traitements hormonaux, mais passent aussi par des régimes ou parfois des chirurgies d'affirmation de genre[1]. Cependant, les modifications corporelles ne sont pas une pratique uniforme chez les Rae-Rae. Si beaucoup d'entre elles utilisent des hormones pour féminiser leur corps et souhaitent subir des chirurgies d'affirmation de genre, d'autres hésitent en raison des effets secondaires potentiels tels que la prise de poids, ou les répercussions sur le plaisir sexuel[6].

Intersection avec les identités LGBTQ+

Les Māhū et les Rae-Rae sont deux identités qu'on peut relier au spectre LGBTQ+, mais elles sont au croisement de différents termes. L'identité Rae-Rae se rapproche davantage de la conception occidentale de femme transgenre, mais recoupe également les notions d'identités gay, queer et transgenre[3]. L'identité Rae-Rae reste distincte de ces autres notions proches[9].

Références

Voir aussi Liminalité du genre en Polynésie

  1. a b c d et e (en) Gender on the edge : Transgender, gay, and other Pacific islanders, Honolulu, University of Hawaiʻi Press, (ISBN 9780824840198)
  2. a b c et d « Les RaeRae et Mahu : troisième sexe polynésien – Santé mentale au Québec », sur Érudit (consulté le )
  3. a b c d e f g et h Robyn Huang, « French Polynesia's Third-Gender Identities », New Lines Magazine,‎ (lire en ligne)
  4. a b c d e f g et h Philippe Lacombe, « Les identités sexuées et ‘le troisième sexe’ à Tahiti », Cahiers du Genre, vol. 45, no 2,‎ , p. 177–197 (ISSN 1298-6046, DOI 10.3917/cdge.045.0177, lire en ligne, consulté le )
  5. a et b Robert I. Levy, « The Community Function of Tahitian Male Transvestitism: A Hypothesis », Anthropological Quarterly, vol. 44, no 1,‎ , p. 12–21 (ISSN 0003-5491, DOI 10.2307/3316812, lire en ligne, consulté le )
  6. a b et c (en) Ford et Coleman, « Gender diversity, gender liminality in French Polynesia », International Journal of Transgender Health, vol. 25, no 4,‎ , p. 926–942 (PMID 39465068, PMCID 11500545, DOI 10.1080/26895269.2023.2291128)
  7. a et b (en) Zanghellini, « Sodomy Laws and Gender Variance in Tahiti and Hawai'i », Laws, vol. 2, no 2,‎ , p. 51–68 (DOI 10.3390/laws2020051)
  8. (en) Wolters, « Confronting Colonial Imaginings of Tahiti: An Examination of Painted and Photographed Representations of Māhū and Raerae », ARTiculate, vol. 4,‎ , p. 36–65 (ISSN 1927-9701, lire en ligne)
  9. Natalia Vela Ameneiro, « Genre et sexualité dans la littérature polynésienne », Anales de Filología Francesa, vol. 32,‎ (ISSN 1989-4678, DOI 10.6018/analesff.619701, lire en ligne, consulté le )

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