Per Abbat

Premier feuillet du manuscrit du Cantar de mio Cid datant du XIVe siècle et conservé à la Bibliothèque nationale d'Espagne à Madrid.

Per Abbat (fl. 1207) est le nom qui figure dans l’excipit du manuscrit le plus ancien, daté de 1207, du poème épique médiéval Cantar de mio Cid, premier fleuron en date de la littérature espagnole.

Per Abbat a fait l’objet de plusieurs controverses entre chercheurs, certains — dont notoirement l’hispaniste britannique Colin Smith, mais qui s’est rétracté depuis — voulant voir en lui l’auteur du Cantar, et non simplement le copiste du manuscrit. D’autres se sont enhardis à l’identifier exactement, nonobstant que le nom Per(o) Ab(b)at (Pedro Abad) ait été fort courant à l’époque, rendant son identification hasardeuse. Un consensus existe depuis les années 2000 pour considérer le dénommé Per Abbat comme le copiste sans plus, ayant noté de vivo, puis mis au net sur un ensemble de parchemins, une déclamation physique de ladite épopée effectuée par des ménestrels.

Thèse de Per Abbat comme auteur du Cantar de mio Cid

L’hispaniste britannique Colin Smith postula en 1972 que Per Abbat était l’auteur du Cantar de mio Cid[1], en quoi il avait été devancé par Antonio Ubieto Arteta qui, dès 1957, identifia Abbat avec un clerc de même nom, sur la foi d’un document originaire de Fresno de Caracena (localité de la province de Soria) qu’il fait remonter erronément à 1220, alors qu’il date en réalité de 1274[2],[3],[4].

Colin Smith proposait une théorie fort élaborée énonçant que le signataire du manuscrit serait un avocat de Burgos chargé notamment de plaider en 1223 devant le roi Ferdinand III, dans le cadre d’un contentieux portant sur quelques possessions, contre le florissant monastère d’Aguilar de Campoo et en faveur du modeste couvent de Sainte-Eugénie de la proche petite localité de Cordovilla de Aguilar. Pour étayer ses allégations dans cette affaire judiciaire, le dénommé Pedro Abad aurait exploité des matériaux cidiens de tout ordre, dont aussi ceux ayant été utilisés quelques années auparavant (1207) pour composer le poème épique, en particulier aussi un diplôme falsifié, pièce fabriquée sous l’influence des traditions et légendes cidiennes[5]. Colin Smith postula dans le même temps que Per Abbat créa l’épique castillane par l’imitation des chansons de geste françaises, sans être en rien redevable au style castillan traditionnel pour son innovation littéraire, supposé être le premier poème épique castillan[6]. Cette thèse nécessitait une interprétation du mot « écrire », contenu dans l’explicit par lequel s’achève le manuscrit, comme « être l’auteur de » :

« Quien escrivió este libro dél' Dios paraiso, amén
Per Abbat le escrivio enel mes de mayo
en era de mill e .CC.      xL.v años.

Traduction :
Qui écrivit ce livre du Dieu paradis, amen
Per Abbat l’écrivit au mois de mai
en l’ère de mill et .CC.      xL.v années »

— Cantar de mio Cid, vers 3731-3733; ed. de Montaner Frutos (2011:628)[7]

Cependant, en 1994, Colin Smith répudia son hypothèse et admit que Per Abbat n’était probablement que le copiste, et que l’auteur du texte n’était pas identifiable, encore qu’on puisse supposer qu’il ait été instruit, qu’il ait possédé des connaissances en droit, qu’il ait composé son œuvre peu avant 1207, et qu’il n’ait sans doute pas été l’inventeur du genre épique castillan, bien qu’il l’ait rénové en profondeur[8],[9],[10],[note 1].

Thèses de Francisco Javier Hérnandez et Timoteo Riaño

Francisco Javier Hérnandez[16], qui tient Per Abbat pour un copiste, a soutenu qu’il était un chanoine de Tolède dont l’existence est documentée entre 1204 et 1211. Si certes cette hypothèse est géographiquement tenable, il n’y a aucune preuve d’une relation nécessaire entre le Cantar et ce chanoine[17]. Se basant sur un document que l’on croyait dater de 1220 et qui avait été trouvé dans la cathédrale d’El Burgo de Osma, Timoteo Riaño a estimé pouvoir l’identifier à un abbé du même nom (Pedro, Abad) vivant au début du XIIIe siècle à Fresno de Caracena, près de Gormaz ; toutefois, Fernández Flórez, Ruiz Asencio et Alberto Montaner Frutos ont établi que la date dudit document était en réalité 1274, par quoi la thèse se retrouva privée de fondement[18],[19],[20].

Aperçus récents

Pour la critique actuelle (notamment Montaner Frutos, 2007), la signature de Per Abbat, qui ne correspond assurément pas à la signature d’un auteur, mais au colophon caractéristique d’un copiste, dont il existe maints autres exemples, d’allure similaire, sur des manuscrits du Moyen Âge[21]. La similitude entre l’explicit du Cantar et les autres colophons attribuables à des copistes médiévaux ne laisse guère de doute quant à la fonction des vers 3731 à 3733 du Cantar. Le terme « écrire » dans le colophon doit se comprendre comme « a copié ce code », en accord avec l’habituel sens strictement physique du terme, d’autant que la structure de l’excipit comporte les composantes typiques des colophons des offices de scribe[22],[23],[24].

Pour cette raison, il apparaît infondé de considérer Per Abbat comme le créateur du texte, et du reste, étant donné la très fréquente occurrence du nom Per Abbat (dont dix ont été repérés dans des documents datés entre 1222 et 1375), il est illusoire de pouvoir l’identifier de façon certaine[25].

La copie au net (le mundum), datée et signée, fut réalisée par Per Abbat en , sur la base d’une conscriptio, c’est-à-dire d’une mise par écrit effectuée préalablement à partir d’une récitation physique par les ménestrels. Il s’agit en l’espèce d’un exemplaire relativement soigné quant à son exécution calligraphique[26].

Notes et références

Notes

  1. Dans son ouvrage The Poem of the Cid de 1972, Colin Smith écrit textuellement :

    « Je crois maintenant que le Per Abbat, dont le nom apparaît dans l’explicit de l’unique manuscrit existant, est l’auteur du poème, non un simple copiste comme l’a dit la quasi-totalité des chercheurs. Je crois de même que la date qui s’y trouve consignée, mayo de Era 1245=année du Christ 1207, est la date de composition du poème. C’est-à-dire que l’explicit du manuscrit-modèle qu’a copié un scribe anonyme au XIVe siècle a été transcrit fidèlement, avec le texte du poème proprement dit, conservant ainsi le nom du poète et la date à laquelle il l’a composé. Je crois également que Per Abbat n’était redevable à aucune tradition de poésie épique espagnole ni orale ni écrite, ni à d’autres textes vernaculaires sur le Cid ; au contraire, il se donna pour noble tâche d’offrir à la Castille un poème qui puisse rivaliser avec les meilleures chansons de geste de France, genre qui à cette époque-là était au sommet de sa popularité dans nombre de régions d’Europe. À cet effet, il s’était formé littérairement dans ledit genre des chansons de geste et utilisa une ample gamme de sources tant en français qu’en latin (classique, biblique, médiéval), ainsi que dans le domaine du droit, utilisant en outre les multiples souvenirs et éléments d’inspiration que lui proposait l’Espagne elle-même, des lignages royaux jusqu’aux particularités locales de Burgos et de sa région[11].

    La presque totalité des chercheurs ont reconnu dans l’auteur du poème un laïque, dont Abad est le nom de famille et non le titre ecclésiastique. Sa compétence particulière en droit et ses réflexes d’homme de loi, tellement évidentes dans le poème, concordent avec ce caractère laïc et avec le personnage de 1223, avocat assisté à la cour par deux fils manifestement légitimes et adultes[12].

    Ma thèse de 1973 sur la qualité d’auteur de Per Abbat eut naturellement à justifier l’emploi de « écrire » dans le sens non de ‘copier’ (normal dans de tels contextes à cette époque), mais de ‘composer en tant qu’auteur’ : Per Abbat le escrivio... Il est certain qu’un tel acte était désigné par la suite généralement par ‘fer, hazer’, etc. Cependant, il convient de tenir compte que notre auteur fut, toujours d’après mes propres conceptions, le premier, celui qui composa en castillan le premier texte long en vers, celui qui marqua le début de tout un genre ; cela implique que pour définir cet acte si nouveau de ‘composer comme auteur en castillan’, il n’eut à se soumettre à aucune tradition de termes techniques. À défaut de ceux-ci, et peut-être en tant qu’homme de loi, Per Abbat se rangea à l’usage établi, séculaire, des notaires, en traduisant le mot final de tant de diplômes, « scripsii »[13].

    […] pour moi l’auteur du poème est unique : Per Abbat a écrit sur le parchemin et acheva son travail en , datant son œuvre d’une façon exceptionnelle (c’est-à-dire en comparaison d’autres œuvres du XIIIe siècle), ce qui s’explique peut-être aussi par la pratique notariale. Point n’est besoin de supposer une succession d’auteurs ni un auteur-légion à la Menéndez Pidal, ni non plus une multitude de jongleurs analphabètes, comme le croient les oralistes. Notre poète est un homme cultivé, possède des vues larges et une noble ambition de créateur, et une claire conscience artistique[14].

    Tout étudiant espagnol dans cette discipline [le droit] devait obligatoirement se rendre en Italie ou en France : je suggère donc, en guise de conjecture, que Per Abbat ait pu étudier le droit en France — Montpellier, Paris, Orléans — dans la décennie 1190. À Burgos, notre poète a pu d’abord se former dans les matières de base, y compris en latin, mais je ne crois pas qu’il ait pu s’y former ni en droit ni en littérature jusqu’au degré indiqué par les sources qui ont récemment été identifiées pour son poème. À Burgos, il a bien pu connaître la Disciplina clericalis […], et à Cardeña, il a pu lire non seulement la Bible et la Historia scholastica de Petrus Comestor, mais aussi la Historia Roderici, cependant, pour les sources classiques — Saluste, Frontin, César — ne serait-ce que sous forme d’extraits dans un manuel de rhétorique ou d’art militaire, un milieu universitaire français est assurément ce qui s’imposait, plutôt que n’importe quelle ville ou monastère de la Vieille Castille. De même, si certes Burgos, grand centre de commerce international, avait vers 1200 son quartier de Francs et de nombreux contacts avec la France, et s’il est probable que chez ces Francs on connaissait les chansons de geste, il est néanmoins préférable de postuler une longue résidence de Per Abbat en terres proprement françaises, où il aurait acquis sa maîtrise du français et ses vastes connaissances des chansons de geste, en partie dans lors d’auditions publiques, en partie par la lecture personnelle de manuscrits[15]. »

Références

  1. (en) Colin Smith, Poema de mio Cid, Oxford, Oxford University Press, , 284 p. (ISBN 978-0198157083). Traduction espagnole : Poema de mio Cid, Madrid, Cátedra, , 359 p. (ISBN 84-376-0060-X), rééd. (es) Colin Smith (trad. Abel Martínez-Loza), Poema de mio Cid, Madrid, Cátedra, , 368 p. (ISBN 84-376-0060-X, lire en ligne), p. 38 etsq.
  2. (es) Antonio Ubieto Arteta, « Observaciones al Cantar de Mio Cid », Arbor. Ciencia, pensamiento y cultura, Madrid, Consejo Superior de Investigaciones Scientifiques (CSIC), no 138,‎ , p. 145-170 (ISSN 0210-1963).
  3. (es) Timoteo Riaño Rodríguez et María del Carmen Gutiérrez Aja, « Sobre el documento de Fresno de Caracena (archivo de la catedral de Osma) », Boletín de la Institución Fernán González (B.I.F.G.), Burgos, Institución Fernán González, no 222,‎ lxxx, p. 7-22 (ISSN 0211-8998, lire en ligne).
  4. A. Montaner Frutos (2007), p. LXVIII & 682.
  5. A. Montaner Frutos (2007), p. 683.
  6. A. Montaner Frutos (2007), p. LXVII.
  7. A. Montaner Frutos (2007), p. LXVII, CCLXIII & 218.
  8. (en) Colin Smith, « Towards a reconciliation of ideas about Medieval Spanish epic », Modern Language Review, Liverpool, Modern Humanities Research Association (MHRA), no 89,‎ , p. 622-634 (ISSN 0026-7937). Repris dans (es) Michel García et Georges Martin, « Hacia una reconciliación de ideas sobre la épica española », dans (dir.), Études Cidiennes: Actes du Colloque “Cantar de Mio Cid” tenu à Paris le (ouvrage collectif), Limoges, Presses universitaires de Limoges (PULIM), , 117 p. (ISBN 978-8-2910-0163-3[à vérifier : ISBN invalide]), p. 7-13.
  9. C. Smith (1972), p. 39.
  10. A. Montaner Frutos (2007), p. LXVIII.
  11. C. Smith (1972), p. 38-39.
  12. C. Smith (1972), p. 39.
  13. C. Smith (1972), p. 40-41.
  14. C. Smith (1972), p. 41-42.
  15. C. Smith (1972), p. 44-45.
  16. (es) Francisco Javier Hernández, « Historia y epopeya. El Cantar del Cid entre 1147 y 1207 », dans María Isabel Toro Pascua (dir.), Actas del III Congreso de la Asociación Hispánica de Literatura Medieval, 3 al 6 de octubre 1989 (ouvrage collectif), vol. I, Salamanque, Université de Salamanque, Departamento de Literatura Española e Hispanoaméricana, , 1181 p. (ISBN 978-8492030507), p. 453-467.
  17. A. Montaner Frutos (2011), p. 278.
  18. (es) José A. Fernández Flórez, « De Paleographiae et Diplomaticae utilitate: Sobre el falso protagonismo de un "Pero Abat" », Boletín de la Institución Fernán González, Burgos, Institución Fernán González, no 220,‎ , p. 49-59 (ISSN 0211-8998).
  19. (es) José A. Fernández Flórez, « Reafirmación y colofón al De Paleographiae et Diplomaticae utilitate: Sobre el falso protagonismo de un "Pero Abat" », Boletín de la Institución Fernán González, Burgos, Institución Fernán González, no 223,‎ , p. 239-253 (ISSN 0211-8998).
  20. (es) José Manuel Ruiz Asencio, « Dos notas sobre el códice del poema », dans César Hernández Alonso (dir.), El Cid, poema e historia: Actas del Congreso Internacional (12-16 de julio de 1999) (ouvrage collectif), Burgos, Ayuntamiento de Burgos, , 421 p. (ISBN 84-87876-41-2), p. 252.
  21. A. Montaner Frutos (2007), p. XCVI & LXIX.
  22. (en) Martha E. Schaffer, « Poema or Cantar de Mió Cid: More on the explicit », Romance philology, Turnhout, Brepols, vol. 43,‎ 1989/1990, p. 143-144 (ISSN 0035-8002).
  23. (es) Jules Horrent, Historia y poesía en tomo al «Cantar del Cid», Barcelone, Ariel, , 396 p. (ISBN 978-8434483033), p. 229 etsq.
  24. A. Montaner Frutos (2007), p. 685.
  25. A. Montaner Frutos (2007), p. LXIX & 681.
  26. A. Montaner Frutos (2007), p. CCCXXIX.

Bibliographie

  • (es) Alberto Montaner Frutos (texte, introduction et annotations), Cantar de mío Cid, Barcelone, Crítica, coll. « Biblioteca clásica », 1993 (éd. révisée 2007), 1172 p. (ISBN 978-8474235920, lire en ligne) (avec une étude préliminaire de Francisco Rico).
  • Poema de mio Cid, reproduction informatisée de l’édition paléographique de Ramón Menéndez Pidal, Madrid 1961, mise en ligne sur le site Biblioteca Virtual Miguel de Cervantes.
  • (es) Ian Michael, « Per Abbat, ¿autor o copista? Enfoque de la cuestión », dans (ouvrage collectif), Homenaje a Alonso Zamora Vicente (ouvrage collectif), vol. III, Madrid, Castalia, , 305 p. (ISBN 84-7039-606-4), p. 179-205.
  • (es) Ian Michael, « Per Abbat reconsiderado a la luz de unos estudios recientes (y la política de editar) », Études cidiennes, Limoges,‎ , p. 5-26.

Liens externes

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