Far niente

Far niente
Jeune Berger dans la campagne romaine
Artiste
Date
1866
Type
Propriétaire
Collection privée

Far niente, également connue sous le nom Jeune Berger dans la campagne romaine (Pastorello nella Campagna romana), est une peinture à l'huile sur toile de François-Alfred Delobbe réalisée en 1866 et présentée au Salon de 1867, au Palais des Champs-Élysées.

Historique

Contexte et enjeux de l’œuvre

Far niente est une toile de jeunesse mais déjà très révélatrice de ce que Delobbe va devenir. Elle se situe à un moment charnière : il sort de sa formation académique, il découvre la campagne romaine, il s’essaie à un réalisme poétique nourri de voyage, de lumière et de types populaires. Cette toile de jeunesse est reproduite dans l'ouvrage de Renato Mammucari, Viaggio a Roma e nella sua Campagna[1]. Pour lui, elle documente la présence de Delobbe à Rome en 1866[2].

Présentation

La toile est présentée au Salon de 1867[3],[4] et au Palais des Champs-Élysées[5].

Le far niente comme état poétique, non comme paresse

« Le far niente, c'est la vie du poète, lorsque, égaré dans les bois au bord des frais ruisseaux, il confie ses vers à l'écho sonore et réunit autour de lui les êtres fantastiques auxquels il va prêter la vie. » — (« Far niente », dans l’Encyclopédie des gens du monde, tome 10 (Esk-Fie), partie 2, Paris : chez Treuttel et Würtz, 1833, page 522[6]). Autrement dit : le far niente n’est pas l’oisiveté vulgaire, mais un état d’inspiration, un moment où l’esprit se détache du monde, s’égare dans la nature, écoute les ruisseaux, confie ses vers à l’écho, convoque les êtres fantastiques qu’il va animer. Le far niente est un état créateur, un moment de disponibilité intérieure. Le jeune berger de Delobbe n’est pas un paresseux : c’est un rêveur. Il est dans cet état de vide fertile où l’esprit flotte, où le temps se suspend, où l’on ne fait rien — mais où l’on est. Delobbe ne peint pas un berger oisif : il peint un poète rustique, un être en état de réceptivité. Delobbe, dès 1866, peint déjà ce qu’il peindra toute sa vie : des êtres habités, silencieux, présents à eux‑mêmes, dans un monde où le geste simple devient poésie.

Un marqueur d’italianité : Delobbe peint un vrai pastorello romain

Le jeune berger de Far niente tient à ses côtés un instrument absolument essentiel pour comprendre la scène : une zampogna, c’est‑à‑dire une cornemuse italienne traditionnelle, typique de la campagne romaine et des Abruzzes. Cet instrument n’est pas un simple accessoire pittoresque : il est un marqueur culturel, un indice biographique, et un symbole narratif.

La zampogna est l’instrument emblématique des pâtrelli de la Campagna romana, des musiciens ambulants qui descendaient à Rome pour les fêtes religieuses. En le représentant avec précision, Delobbe montre qu’il observe réellement les types locaux. Ce n’est pas une Italie fantasmée : c’est une Italie vécue, vue, entendue. L’instrument confirme la lecture de Mammucari : Delobbe était bien à Rome en 1866, et il a peint d’après nature.

La zampogna est l’instrument du berger solitaire, celui qui joue pour lui‑même, pour rythmer la marche du troupeau, pour passer le temps. Dans le tableau l’instrument est posé. Cela renforce l’idée de temps suspendu, de far niente. Le jeune berger ne joue pas : il se repose, il rêve, il existe. L’instrument devient un double silencieux du personnage. Delobbe excelle dans ces instants où rien ne se passe, mais où tout est là. L’instrument est un premier signe de cette sensibilité méditerranéenne qui culminera dans Graziella. L’instrument du jeune berger n’est pas un détail, c’est la clé du tableau. Il révèle l’italianité authentique du sujet, la présence réelle de Delobbe à Rome, la vie pastorale de la Campagna. C’est un objet chargé d’une force symbolique qui structure toute l’œuvre.

La campagne romaine : un décor plus mental que topographique

Même si Mammucari lit cette toile comme un document de la présence de Delobbe à Rome, la campagne romaine n’est pas ici décrite de façon topographique, mais plutôt typologique. Pierres, mur, végétation : on est dans un environnement rural, minéral, un peu rude. Pas de monument reconnaissable, pas de vue spectaculaire : la Rome visible est absente, c’est la Rome des alentours, des marges, des campagnes. Le décor sert à ancrer la figure dans un Sud rural, plus qu’à décrire un lieu précis. C’est une Italie intérieure, déjà, comme dans ses futures Italiennes : Delobbe ne fait pas du paysage un sujet, mais un climat.

Style et facture : une jeunesse déjà très maîtrisée

Pour une toile de 1866, on sent une solide formation académique : dessin sûr, volumes bien construits, anatomie crédible ; un goût pour le réel : plis des vêtements, textures, pierres, tout est observé ; une retenue dans l’effet : pas de dramatisation, pas de pathos, pas de surcharge. On est loin des grands effets romantiques ou des scènes héroïques : Delobbe choisit un sujet modeste, traité avec une gravité tranquille. C’est déjà le Delobbe qui, plus tard, fera des Bretonnes et des Méditerranéennes des figures de silence habité, de présence douce, de quotidien poétique.

Place de Far niente dans la trajectoire de Delobbe

Cette toile de 1866–1867 est importante à plusieurs niveaux : biographiquement, elle atteste la présence de Delobbe à Rome et son intérêt pour les types populaires italiens ; stylistiquement, elle montre un jeune peintre déjà capable de tenir une figure seule, sans anecdote, sans récit appuyé ; iconographiquement, elle annonce ses futures figures méditerranéennes, ses Italiennes, ses Graziella, ses fileuses[7] ; poétiquement, elle installe un motif qui reviendra chez lui toute sa vie : le repos, la pause, le temps suspendu. On pourrait dire que Far niente est une sorte de premier manifeste discret de Delobbe : un art du peu, du silence, du temps qui ne fait rien mais qui compte.

Deux far niente, deux âges de la vie intérieure

Le Far Niente de Graziella, 1887.

Une comparaison s'impose entre deux far niente de Delobbe : celui du jeune berger romain (1866) et celui de Graziella / La Fileuse (1887). Deux œuvres séparées par vingt ans, deux mondes, deux âges du peintre — mais un même noyau poétique. Far niente du berger (1866). C’est le far niente de la jeunesse, de l’errance, de la disponibilité. Le jeune berger ne fait rien, mais il rêve, il écoute le silence, il laisse venir les images, il est dans un état poétique brut. C’est un far niente pastoral, archaïque, primitif, proche de la définition de 1833 : « la vie du poète égaré dans les bois… » : Far niente de Graziella (1887). C’est le far niente de la maturité, de la conscience, de la mélancolie douce. La jeune fileuse suspend son geste, pense, se souvient peut‑être, rêve sans s’abandonner. C’est un far niente intérieur, domestique, lamartinien, un moment de pensée plus que de rêverie. Le berger est dans la nature. Graziella est dans la culture. Ces deux œuvres sont comme les deux pôles d’une même esthétique : Delobbe peint toujours des êtres dans le temps suspendu, mais l’un est un rêveur du monde, l’autre une rêveuse d’elle‑même.

Notes et références

  1. (it) Renato Mammucari, Viaggio a Roma e nella sua campagna : pittori e letterati alla scoperta del paesaggio… dalla mitica stagione del Grand Tour agli inizi del nostro secolo, Newton & Compton, (ISBN 978-88-8183-786-1, lire en ligne).
  2. (it) Renato Mammucari, Roma città dell'anima: viaggiatori, accademie, letterati, artisti, Edimond, (ISBN 978-88-500-0367-9, lire en ligne).
  3. « Base salons : Entrée catalogue : *Far niente [184299] », sur salons.musee-orsay.fr (consulté le ).
  4. Pierre Larousse, Grand dictionnaire universel du XIXe siècle : Français, historique, géographique, mythologique, bibliographique, littéraire, artistique, scientifique, etc.,etc, Administration du Grand Dictionnaire Universel, (lire en ligne).
  5. Explication des ouvrages de peinture sculpture, architecture, gravure et lithographie des artistes vivants exposés..., Société des artistes français, (lire en ligne).
  6. Encyclopédie des gens du monde: répertoire universel des sciences, des lettres et des arts : avec des notices sur les principales familles historiques et sur les personnages célèbres, morts et vivans, Treuttel et Würtz, (lire en ligne).
  7. (en) Louis Viardot, The Masterpieces of French Art: Illustrated, Being a Biographical History of Art in France, from the Earliest Period to and Including the Salon of 1882, Gebbie & Company, (lire en ligne).

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